Quand est apparu le concept d’économie circulaire ?
L’économie circulaire n’a pas surgi dans le débat public au moment où le terme est devenu courant. Ses fondements théoriques remontent à la fin des années 1960, et le terme lui-même n’apparaît dans la littérature qu’en 1989. Comprendre cette chronologie permet de distinguer les intuitions fondatrices des formalisations juridiques qui structurent aujourd’hui le cadre réglementaire en France et en Europe.
Kenneth Boulding et l’économie de vaisseau spatial : la matrice théorique de 1966
La plupart des articles datent le concept des années 1970. Nous observons pourtant que la première formulation rigoureuse d’un système économique fermé, à boucles de réutilisation, remonte à 1966. L’économiste Kenneth Boulding publie alors son texte « The Economics of the Coming Spaceship Earth ».
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Boulding y oppose deux modèles. Le premier, qu’il nomme économie cow-boy, repose sur l’extraction illimitée et le rejet sans contrainte. Le second, l’économie de vaisseau spatial, part du postulat que la Terre dispose de ressources finies et que toute matière rejetée doit être réintégrée dans le cycle de production.
Ce cadre ne mentionne pas le mot « circulaire », mais la logique est identique : fermer les flux de matières, limiter les déchets, prolonger la durée de vie des ressources. Boulding pose le socle intellectuel sur lequel les travaux ultérieurs vont s’appuyer.
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Pearce et Turner en 1989 : première apparition documentée du terme « circular economy »
Le passage de l’intuition à la terminologie prend plus de vingt ans. En 1989, David W. Pearce et R. Kerry Turner utilisent explicitement l’expression « circular economy » dans un ouvrage d’économie de l’environnement. Ce texte formalise le lien entre thermodynamique, gestion des déchets et modèle économique.
Pearce et Turner s’appuient sur les lois de la thermodynamique pour démontrer qu’un système linéaire (extraire, fabriquer, consommer, jeter) génère une entropie croissante. L’alternative circulaire consiste à réinjecter les matières en fin de cycle dans de nouvelles boucles de production et de consommation.
Ce que ce texte change pour la discipline
Avant 1989, les travaux sur la circularité restaient dispersés entre écologie industrielle, analyse du cycle de vie et économie des ressources naturelles. En nommant le concept, Pearce et Turner créent un point de convergence. Les chercheurs et les décideurs disposent désormais d’un terme fédérateur qui va structurer les politiques publiques dans les décennies suivantes.
Formalisation législative en France : de la loi de 2015 à la loi AGEC de 2020
Le cadre juridique français de l’économie circulaire repose sur deux textes majeurs. La loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015 introduit la notion dans le Code de l’environnement, à l’article L.110-1. Elle fixe un objectif de transition vers une empreinte écologique neutre dans le respect des limites planétaires.
La loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire du 10 février 2020, dite loi AGEC, renforce ce dispositif. Elle établit une hiérarchie des modes de traitement des déchets :
- La prévention de la production de déchets, notamment par le réemploi des produits, constitue la priorité absolue du texte.
- Le recyclage et la valorisation des matières premières secondaires interviennent en second rang, lorsque le réemploi n’est pas possible.
- L’élimination (mise en décharge, incinération sans valorisation énergétique) n’est admise qu’en dernier recours, quand aucune autre solution technique n’existe.
Ce cadre dépasse la simple gestion des déchets. Il impose aux entreprises de repenser la conception des produits, leur durée de vie et les conditions de leur fin de vie. L’approche linéaire « extraire, fabriquer, consommer, jeter » est explicitement qualifiée de modèle à dépasser.
Économie circulaire et écologie industrielle : deux concepts souvent confondus
Nous constatons que beaucoup d’articles utilisent « économie circulaire » et « écologie industrielle » comme des synonymes. Les deux notions partagent un objectif (réduire l’impact environnemental de la production), mais elles n’opèrent pas à la même échelle.
L’écologie industrielle se concentre sur les flux de matières entre entreprises, souvent au sein d’un même territoire. Un déchet industriel devient la matière première d’un autre processus. Le périmètre reste celui de la production.
L’économie circulaire englobe l’ensemble du cycle de vie, y compris la consommation et le comportement des usagers. Elle intègre des leviers comme l’allongement de la durée d’usage, l’économie de la fonctionnalité (vendre un service plutôt qu’un bien) et le réemploi. L’écologie industrielle constitue l’un de ses piliers, pas son équivalent.

Pourquoi la distinction compte pour les politiques publiques
Un plan d’action fondé uniquement sur l’écologie industrielle ne traite que la moitié du problème. Il optimise les flux de production sans interroger le volume global de consommation. La loi AGEC, en imposant des obligations sur le réemploi et la durabilité des produits, traduit cette distinction dans le droit français.
Chronologie de l’économie circulaire : trois dates structurantes
- 1966 : Kenneth Boulding formule le modèle d’économie fermée dans « The Economics of the Coming Spaceship Earth », opposant économie cow-boy et économie de vaisseau spatial.
- 1989 : Pearce et Turner introduisent le terme « circular economy » dans la littérature économique, reliant thermodynamique et gestion des ressources.
- 2020 : la loi AGEC inscrit la hiérarchie prévention-réemploi-recyclage dans le Code de l’environnement français et impose des obligations concrètes aux producteurs.
Le concept d’économie circulaire a donc mis plus de cinquante ans à passer d’une intuition théorique à un cadre législatif contraignant. Cette lenteur reflète la difficulté de traduire un modèle systémique en obligations sectorielles.
Les textes actuels ne couvrent d’ailleurs qu’une partie du champ : la conception des produits, la responsabilité élargie des producteurs et la gestion des déchets restent les trois axes les mieux encadrés. L’économie de la fonctionnalité ou le réemploi à grande échelle attendent encore des dispositifs à la hauteur de l’ambition affichée.