Quel Grec a inventé la démocratie ?
La démocratie athénienne n’est pas l’œuvre d’un inventeur unique. Le terme dêmokratía (souveraineté du peuple) désigne un régime politique mis en place progressivement à Athènes entre la fin du VIIe et le milieu du Ve siècle avant J.-C., sous l’impulsion de trois législateurs successifs : Solon, Clisthène et Périclès.
Solon et les premières lois politiques à Athènes
Athènes, au début du VIe siècle avant J.-C., traverse une crise agraire et sociale. Une partie de la population libre est réduite en servitude pour dettes. Le législateur Solon est désigné archonte avec un mandat de réforme.
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Sa mesure la plus radicale est la seisachtheia, l’abolition des dettes qui asservissaient les citoyens pauvres. Cette décision libère une frange entière de la population et pose un principe fondateur : un citoyen athénien ne peut pas être réduit en esclavage par un autre.
Solon introduit aussi un classement censitaire qui répartit les citoyens en quatre classes selon leurs revenus agricoles. Chaque classe accède à des magistratures différentes. Le critère n’est plus la naissance aristocratique, mais la richesse foncière. Le pouvoir politique s’ouvre ainsi, partiellement, au-delà de la noblesse.
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Il crée ou renforce deux institutions :
- La Boulè, un conseil chargé de préparer les affaires soumises à l’assemblée des citoyens.
- L’Héliée, un tribunal populaire où siègent des citoyens tirés au sort, y compris ceux des classes les plus modestes.
- L’Ecclésia, l’assemblée du peuple, qui existait avant lui mais gagne en attributions sous ses réformes.
Les historiens contemporains décrivent Solon comme un poseur de fondations plutôt qu’un démocrate au sens plein. Il élargit la participation politique sans supprimer la hiérarchie censitaire. Après son départ, Athènes retombe d’ailleurs sous la tyrannie des Pisistratides pendant plusieurs décennies.

Clisthène : les réformes de 508/507 av. J.-C. comme seuil démocratique
La date de 508/507 avant J.-C. est aujourd’hui le repère utilisé par la majorité des historiens pour situer la naissance institutionnelle de la démocratie athénienne. Les réformes de Clisthène l’Athénien constituent le seuil décisif.
Le cœur de son action est une réorganisation territoriale. Clisthène remplace les quatre tribus traditionnelles, fondées sur des liens de parenté aristocratique, par dix tribus nouvelles. Chaque tribu regroupe des dèmes (villages ou quartiers) issus de trois zones géographiques distinctes : la ville, la côte et l’intérieur. Ce découpage brise délibérément les solidarités claniques qui permettaient aux grandes familles de contrôler le vote.
Il instaure le Conseil des Cinq-Cents (Boulè des 500), composé de cinquante membres par tribu, tirés au sort. Ce conseil prépare les lois et l’ordre du jour de l’Ecclésia. Le tirage au sort, et non l’élection, devient le mode de désignation principal pour la plupart des magistratures. Ce choix traduit une méfiance envers le prestige personnel et les campagnes électorales, perçus comme des instruments oligarchiques.
Clisthène introduit également l’ostracisme : chaque année, les citoyens peuvent voter l’exil temporaire d’un homme politique jugé trop puissant. Cette procédure vise à empêcher le retour de la tyrannie. Elle sera utilisée pendant plusieurs décennies avant de tomber en désuétude.
Pierre Vidal-Naquet et Pierre Lévêque, dans leur étude consacrée à Clisthène, considèrent ses réformes comme le fondement des premières institutions véritablement démocratiques. Le passage d’un ordre clanique à un ordre territorial est le geste fondateur.
Éphialte et Périclès : radicalisation de la démocratie athénienne au Ve siècle
Les réformes de Clisthène ne suppriment pas toutes les prérogatives aristocratiques. L’Aréopage, ancien conseil composé d’archontes sortis de charge (donc issus des classes les plus riches), conserve un droit de regard sur les lois et les magistrats. C’est Éphialte qui, au milieu du Ve siècle avant J.-C., réduit drastiquement les pouvoirs de l’Aréopage au profit de l’Ecclésia, de la Boulè et de l’Héliée.
Éphialte est assassiné peu après. Son allié Périclès poursuit et amplifie la démocratisation. Sa mesure la plus significative est l’introduction du misthos, une indemnité versée aux citoyens qui siègent dans les tribunaux ou participent aux magistratures. Avant cette rémunération, seuls les citoyens suffisamment aisés pour renoncer à une journée de travail pouvaient exercer ces fonctions. Le misthos ouvre la participation politique aux artisans, aux petits paysans et aux marins du Pirée.
Sous Périclès, l’Ecclésia vote les lois, décide de la guerre et de la paix, contrôle les finances et juge les magistrats en fin de mandat. Le tirage au sort reste la règle pour la majorité des postes. Les stratèges (commandants militaires) font exception : ils sont élus, et rééligibles. Périclès lui-même sera réélu stratège de nombreuses fois.

Limites du modèle démocratique grec : qui restait exclu
La démocratie athénienne ne concerne qu’une fraction de la population. Sont exclus du corps civique :
- Les femmes, quel que soit leur statut social, qui n’ont aucun droit politique.
- Les métèques (résidents étrangers), qui paient des impôts et servent dans l’armée mais ne votent pas.
- Les esclaves, sur lesquels repose une part importante de l’économie, et qui n’ont aucune personnalité juridique.
Les historiens estiment que les citoyens actifs représentaient une minorité de la population totale d’Athènes. Le mot démocratie désigne donc, dans le contexte athénien, la souveraineté d’un groupe d’hommes libres, nés de père athénien (et de mère athénienne après une loi de Périclès), et non un suffrage universel au sens moderne.
Cette restriction ne diminue pas la rupture politique que représente le régime athénien. Dans le monde grec du Ve siècle, la norme est l’oligarchie ou la tyrannie. Athènes invente un fonctionnement où des milliers d’hommes ordinaires, tirés au sort, exercent réellement le pouvoir judiciaire et législatif.
Jean-Pierre Vernant, dans Les origines de la pensée grecque (1962), soutient que cette organisation politique a rendu possible l’émergence de la philosophie elle-même. Sa formule résume le lien entre les deux : la raison grecque est fille de la cité. La démocratie athénienne n’a pas un père unique, mais trois législateurs dont les réformes, étalées sur près d’un siècle, ont construit un régime sans précédent dans le monde antique.